La scene se passe au XVle siecle 1.
Par le moucharabie en bois de pin, qu'orne l'effigie d'un serpent qui se tord, le soleil du matin darde ses premieres fleches. Ses rayaDs aveuglants se presseDt, penetrent et progressent le long des cIoisons du paiais; c'est
la
que rc!side la Reine, la Reine du pays de Djohor, la princesse Kusuma Dewi. Vne Jampea
huile se dresse au milieude la chambre; son pied s'enfonce dans le pail epais du tapis, un lapis dckore de fleurs inconnues. de fleurs qui poussent dans les pays au vent 2, avec de longues tiges sinueuses, dont les arabesques fatiguent les yeux.
La lampe s'est eteinte; sans relache. les grands chasse-mouches s'abaissent et se relevent; il y en a cinq, de chaque cote, pour eventer la princesse qui est encore en plein sommeil.
Une tenture se souleve lentement : c'est la nourrice de la Reine qui entre; elle aussi vient de Pahang 3; c'est a eUe que la Reine raconte ses malheurs et confie ses soucis; ses yeux vieillis s'embuent de larmes et eUe pleure, elle pleure avec la Reine; toutes deux regret tent Pahang et les jardins ou eUes prenaient leurs ebats.,. Djohor, ce joyau, Djohor, cette couronne, ne peut dissiper la melancolie qui se blottit dans le cceur de la jeune Reine, « Levez-vous, mon diamant, levez-vous, ma montagne, le soleil est deja haut, it ne convient pas que ma Reine sommeille, alors qu'll fait deja jour ... It
Son visage charmant s'anime, et tout son corps couleur de rose;
(1) Ap~s la chute de Malaka, tomMe awe mains des Portugais d'Albuquerque en 1511, le sultanat se r~fugia l Djohor (pointe sud de la P~ninsule malaise, juste au nord de 1'lIe oil se lrouve, depuis le d~but du XL't' s., Singapour). Dans 111 deuxi~me moili~ du XVI'S. et dllns la
premi~re moili6 du XVlt' 5., la guerrc fut quasi·perrnanente entre les Sullans de Djohor, les Portu·
gnis de Malaka et les Atjihais, qui depuis l'cxtrtme nord de l'Ue de Soumalra essayaient ewe aussl de QlmlrOler le commerce des d~lroits. 'Ala ad·Din Ri'aj.at Sjah esl un nom port~ par piusieunl $OUverains de Djohor et d'Aljeh aux XVI' et XVII'S.
(2) Les totcs malais Melens diSlinguenl toujours entre les pays • $(IUS le venl • (dilHzlVGh all,in" qui s'~tendent /!. I'es! de la painte d'Atjch (Malalsie, Siam, Java, elc ... ) et I~ pays • IU
Yent • (diatos anlin" qui s'~lendenl /!. I'ouest de eelle painte (lndes, Moycn-Orient, etc ... ).
(3) PahanC est une des provinces orientales de la P~nlnsule malaise situ~ juste au nord de Djohor; c'cst aujourd'hui un des :Btats de la Conf6:!~ralion IIUllaise (capitale : Kuantan).
162 DENYS LOMBARD
son sein se gentle sous la fine saie de Chine. La princesse s'appuie sur un coude; entendant une nuneur lointaine, elle demande:
« Sa Majest~ n'a-t-elle done pas encore quitte. la grand'salle? - Pas encore, roa Reine », lui repond sa nourrice. Uoe maue parait alors sur ses Ievres de grenade qui changent de couleur et se metteDt a trembler.
ElIe regarde Ies suivantes qui l'eventent; toutes Ies dix la saluent, en portant leurs mains jointes
a
leur front, puis se retirent,a
reculons, et disparaissent discreternent.La nourrice se the et vient s'asseoir sur le rebord de la couche, faite de sept epaisseurs de coussins; eUe ramasse quelques fleurs de jasmin perdues dans la chevelure en de.sordre de la Reine ...
u Fleur de jasmin, tu as passe la nuit avec moi, tu as parfume mes cheveux et tu m'as tenu compagnie, tout au long de man sommeit;
mais tu n'es qu'une fleur, sans creur et sans regard; tu ignores tout du bonheur et du malheur; tu ne sais pas quels sont les appels de la melancolie. Tel est donc le destin d'une Reine; on me rend les plus grands honneurs, on m'el(~ve, on m'encense, on m'adore; mais a quoi sert tout cela? puisque je reste seule... D
Deux perles tombent de ses yeux sur le coussin brode, et vont eclater sur les lotus qui flottent sur la vasque.
Le vent apporte alors les echos modules d'une chanson, une chanson malaise, mais dite avec un accent d'outre-mer ...
/( La nouvelle chanteuse, murmure la nourrice, une fiIle de Siak ';
le Roi en est fou ... »
** *
Pendant ce temps, dans la grand'saIle. Le claquement des mains donne le rythme aux danseurs disposes en rangs. Les tambourins resonnent et les gongs aussi; les plus gros font un tintamarre incroyable ... L'arak
*
coulea
fIots; a peine a-t-on bu une gorgee, qu'on vous remplit votre verre a nouveau. Beaucoup sont deja ivres et dorment etendus sur le dos. Ils ronfIent meme; qu'Us soient nobles ou Rois. Apres la beuverie, il y en a qui pleurent comme des petits enfants, il y en a qui chantent des chansons d'amour, it y en a d'autres qui sont pris d'un rire fou ...Sultan Alauddin siege
a
une des extremites de la salle, sur sept tapis tres epais, magnifiques, rehausses de pedes et de brillants. Son visage est tout rouge, comme un hibiscus qui s'entrouvre au matin. Le turban qui surmonte son chef s'incline d'un cote, comme un vaisseau mal leste; son pourpoint sou tache de perles de Ceylan est inonde d'arak* ...
A sa gauche, evolue la chanteuse.
(4) Siak, petite aggloml!ration sltul!e sur le lIeuve du m~me nom, dnns l'est de Soumatra,
~tait alors le si~le d'un petit Sultanat, qui conune d'autres /I. l'l!poque, t.5.chait de profiter de 511 situation a proximhl! du d~troit de MaIm.
Quant au Grand Amiral, Seigneur de la Mer et Maitre de I'Ocean, it vient de s'ecrouler, l'ckume aux l~vres ...
A gauche, siege Radja Abdullah, frere du Roi regnant, qui partage avec lui le pouvoir. A plusieurs reprises il a deja rappeIe au Sultan qu'un pareil genre de vie etait incompatible avec la dignite d'un souverain. Mais le Sultan n'a cure de ces remontrances et n'ecoute que les louanges des ministres, qui ne se Iassent point de briguer quelque meilleure place.
« Sire, annonce Radja Abdullah, je demande a me retirer; le jour est deja avance et le travail m'attend dans la Salle du Conseil. It
Le Roi ec1ate de rire; d'un air egare, il tape sur l'epaule de son cadet, le roi d'outre-mer, et demande d'une voix metamorphosee par le demon de l'arak
* :
« Ou te rends-tu? dis-tu ? Mais n'es-tu pas un roi adore? N'as·tu pas titre de Radja Hilir et de Radja Bungsu 5? N'y a-t·il pas un premier ministre ? Le pays manquerait·i1 de juges ou de tumenggung f ? - Sire, replique Abdullah en indiquant du doigt les formes allongees sur un des cotes de la grand-salle, regardez vos ministres qui dorment couches sur le dos et regardez le Grand Amiral, le reconnaissez-vous? Il dort et son kain
*
est defait, it a perdu son keris*
et it ne lui reste qu'un fourreau vide. Est-ce lui qui repoussera vos ennemis sur mer? Souvenez-vous de la prediction qui veut que Djohor soit detruite par un adversaire venu de l'Ocean!» Votre Grand Amiral est ivre-mort, plus vii qu'un animal viI!
Qui gardera vos cotes, quels navires de guerre protegeront des pirates bugis les vaisseaux de commerce de nos Malais? OU est la place des equipages d'un Amiral, sur leur bateau ou dans les bras des femmes?
- Abdullah, Abdullah, que tu es defaitiste! N'ai-je pas envoye une ambassade vers les pays au vent, jusqu'en Hollande, pour sceller une alliance etroite contre notre ennemi portugais? Et ne suis-je pas un descendant d'Alexandre, qui lui-meme descendit du del 7 ?
- Sans doute, mais vous descendez aussi de Sultan Ahmad, qui fut chasse de Malaka par les Portugais I et de Sultan Mahmud qui a empoisonne le fils de Sultan ...
- Abdullah!
- Et sachez aussi que Megat Mansur, votre ambassadeur, est mort en route; qu'll n'a pas pu fouler la terre de Hollande et qu'll n'a pu faire part de votre projet d'alliance.
- Que dis·tu ?
(S) Mot 1 mot : '" Roi de I'awl ct Roi cadet ., (6) Haut fonetionnaire dans les c;oucs malaises.
(7) Allusion a Iskandar Zu1kamain, c Alexo.ndre le Blcomu ., ronne MroiS4!e et presque divlois~ d'Alexaodre de Maddoine, qui fut conou en Asie du Sud et du Sud·Est, par la lecture du Romal! d'Ale:«mdrt du Pseudo-CallistMne; plusleurs dynasties de Sultans malais pl'1!tendaient en descendrc: A I'l!poque. On montre, de nos Jours eocore, le tombea.u de eet Iskandar sur le mont Sisuntang, A pro:ll:imitl! de Palembang (Soumatra ml!ridional).
(8) Allusion a la prise de la ville par A1buquerque, en IS11.
164
DENYS LOMBARD- La stricte verite. N'est-ce pas la un signe qu'iI VOllS faudrait cesser cette conduite deshonorante?
- Rai d'outre-mer! Je suis rai de Djohor, taus les autres rois malais me rendent hommage, de Singapour a la frontiere du Siam et de Siak a Temiang9•
- Et les paysans, eux, VOllS rendent-ils hommage?
- Je les ecraserai sous le pied de mes elephants et je les mitraillerai avec mes pieces a feu!
- Voila sans doute la raison pour Iaquelle VOllS aviez envoye une ambassade vers le Ponent! l)
Radja Abdullah salua et se retira.
***
Sultan Alauddin restait seu! au milieu des corps ivres-morts qui jonchaient la grand'salle. Il regarda
a
droite. puisa
gauche, ily
enavait dans toutes les positions. Jl restait un homme cependant, qui se tenait correctement assis et regardait successivement tous les grands de Djohor, comme s'il avait voulu tout noter de leurs physio- Domies et de leurs comportements ...
Sultan Alauddin l'observa un moment et bient6t le sang se retira de son visage. 11 blt~mit et fut pris d'une terreur insurmontable.
<I: C'est un homme du Sultan d'Atjeh 10 », se dit-il et ses levres
tremblaient.
(9) Temlang se trouvait sur la ebte orientllle de Soumatra. au nord de Aru.
(10) Atjth ~lait, nous J'a\'Ons dit, un des principaux cnncmis de Djohor. En 1613 puis en 1615, Sultan Iskandar Muda e.Dverra ~ dew: ~prises des cx~ditions maritimes contt'e Djohor.
Idrus est
ne
le 21 septembre 1921,a
Padang, principale agglome- ration du pays Minangkabau (ouest de Soumatra). 11 acheve ses etudes en 1943 et entre aussit6t comme redacteura
Ealai Pustaka. En 1949, il est pour queJques mois redacteur de la revue Indonesia.De 1950 a 1952, il s'occupe du service « Publicitc » a Garuda Indonesian.
Airways, ce qui lui permet d'aller pour quelque temps en Hollande.
Il travaiIle aussi pour Radio Republik Indonesia,
a
qui il fournit queJques scenarios radiophoniques. Depuis 1950, il ne publie plus guere (quelques tjerpen dans Kisah), A partir de 1961, il sejoumea
Kuala Lumpur puis (1965) devient lecteur d'indonesiena
l'Universite Monash (Melbourne), ou il preparerait une anthoiogie des auteursde la « generation de 1966 •.
On a dit que Idrus avait joue, pour la prose indonesienne, le meme role que Chairil Anwar pour la poesie. I1 ecrivit en effet les meilleures de ses nouvelles durant l'occupation japonaise (<< Notes souterraines ., Tjorat-tjort.t dibawah tanah, rMigees en 1942-1943), ou dans les premieres annees de la Revolution (Surabaja, qui raconte, non sans cynisme, la « bataille de Surabaja ., c'est-a-dire la reprise de la ville par les Allies sur les revolutionnaires indonesiens, en 1945);
historiquement, it se place done en tete de cette « generation de 1945 • dont une des reussites allait etre de donner droit de cite
a
la « nouvelle •.Son recueil le plus important parut en 1948 sous le titre : c Dari Ave Maria ke djalan lain ke Roma ., « Ave Maria • et « Autre route pour Rome » etant les titres de la premiere et de la derniere nouvelle;
outre les « Notes souterraines • et « Surabaja ., ce recueil comportait encore une piece de theatre en quatre actes : Kedjafuztan membalas dendam et une nouvelle breve: « Culottes courtes • (Kisah sebuah tjelana pendt.k). I1 a ecrit d'autre part, plusieurs pieces de theatre : Drama Avt. Maria, Keluarga Surono (<< La famille Surono »), D' Bisma, Djibaku Atjt.h, quelques nouvelles isolees (dont Aki est une des meilleures; cf. traduction in Indonesian writing in translation, Cornell Univ., 1956, p. 91), et des traductions (de Vsevolod Ivanov, G. Gonggrijp, Luigi PirandelIo, Guy de Maupassant. etc ... ).
Les deux courtes nouvelles retenues ici sont tirees de « Notes souterraines • (3e ed. BaIai Pustaka, Djakarta, 1959, respectivement :
166 DENYS LOAlBARD
pp. 88
a
94 et pp. 116a
122). Elles evoquent l'une et l'autre, l'atmosphere lourde qui regnait dans les moyens de transport (tram de DjakartaOll train de Sukabumi) durant l'occupation japonaise : transpiration des passagers ecrases, resquille, trafic et crainte des Nippons partout presents ...
Oh 1 ... oh 1 ... oh I ... a