PRÉSENTATION :
Les sciences humaines et sociales n'en ont pas fini avec la question des valeurs. Ayant admis que pour légitimer leur concept, leur constructibilité, leur homologation comme sciences, il leur fallait distinguer entre faits et valeurs, entre théorie empirique et théorie normative, reste pour elles à déterminer la nature, le statut de cet élément axiologique ainsi rejeté.
Cela pour une double raison :
- sur le plan de la "ratio cognoscendi": le chercheur qui veut respecter cet impératif méthodologique doit pouvoir identifier et donc connaître ce qu'il exclut de son discours ; sauf à franchir sans le savoir la ligne de démarcation entre science et non science, entre langage savant et langage naturel. C'est le problème des "jugements de valeur". Ou, comment ne pas inclure des évaluations par exemple dans un récit ou l'interprétation d'événements (quand ce chercheur est un historien) ?Surtout, ce même chercheur doit comprendre quel rôle négatif ou positif peuvent jouer les valeurs dans l'infra-science, là où se déterminent les hypothèses de recherche, le tri entre l'essentiel et l'accessoire... C'est le problème du "rapport aux valeurs" (selon l'expression de M. Weber). Ou, quelle est la nature de la relation qu'entretiennent les sciences de l'homme avec leur contexte, leur extériorité ?
- sur le plan de la "ratio essendi" : les valeurs sont aussi un objet pour les sciences de l'homme. D'où la nécessité pour elles d'examiner la nature des systèmes normatifs, leur cohérence logique et leur prétention à l'universalité ou de la relativité des règles morales et politiques, du degré de dépendance de leur objectivité vis-à-vis de situations de fait (historiques, sociales...).
Toutes ces questions, ces difficultés conduisent à s'interroger sur l'existence d'une rationalité axiologique, d'une Wertrationalität au sens éthique à distinguer de la rationalité instrumentale classique (dans ses variantes économique, technique, utilitaire...).
Mais quel contenu, quel statut donner à une rationalité dont on sait seulement qu'elle répond au critère des "bonnes raisons" ? C'est toute la difficulté qu'il y a à penser une véritable "raison pratique" sans la construire sur le modèle de la "raison théorique" ou la fonder en dernier ressort sur un arbitraire (soit des déterminants sociaux, forces inconscientes...) au risque d'un relativisme absolu.
la particularité d'avoir un objet mixte à la fois fait et valeur, des catégories jamais tout à fait "value-free", se doit en effet de donner un statut à l'activité axiologique.Le problème, c'est que confrontée à ce dilemme, la science politique a le plus souvent adopté une solution irrationaliste. C'est ainsi, qu'après avoir connu une dérive scientiste à l'époque béhavioraliste, elle a tendance aujourd'hui à donner à la notion de "valeurs" un contenu péjoratif, flou qui peut renvoyer aussi bien à l'ordre de l'idéologie, de la métaphysique que des volitions ou émotions. La conséquence de ce négativisme étant qu'elle risque de censurer ou d'éliminer la valeur en tant que telle et tombe du coup dans un économisme (par rapport à son objet) ou un objectivisme (par rapport à son langage). Ce qui reviendrait à assimiler la rationalité politique à une rationalité économique à l'aide d'un langage technique ou empiriste.
On comprend alors le désarroi de certains politologues devant cette question des valeurs, aussi bien en France qu'aux États-Unis:Ainsi, J. Leca, dans le Traité de Science Politique (1986) note "l'insatisfaction croissante vis-à-vis de la dichotomie entre théorie normative et théorie empirique et l'exclusion corrélative des valeurs de la théorie empirique en renvoyant celles- ci à des arguments non justifiables en raison, domaine des sentiments, des passions ou des intérêts, bref des arbitraires culturels et des particularités". Tandis que F. E. Oppenheim dans le Hand Book of Political Science (1975) avoue que "la distinction fait-valeur est un problème non résolu". Il ne peut même pas dire si cette distinction doit être maintenue ou non.
Il nous semble que la détermination, l'émancipation d'un rationalisme axiologique au sein des sciences sociales et humaines (particulièrement la science politique) exige que ces sciences se délivrent d'une certaine culture positiviste qui prône une distinction radicale entre l'ordre des faits et des valeurs avec presque toujours pour conséquence l'adhésion à une position irrationaliste au plan éthique et politique.C'est cette culture positiviste qui nous empêche de thématiser le contenu et d'apprécier de façon positive les effets du rapport aux valeurs de toute science en nous imposant le modèle d'une science libérée des valeurs, wertfrei, d'une science pure ou encore technicienne. C'est cette culture qui nous empêche d'admettre la prétention à l'objectivité, la possible universalisation de nos valeurs morales en nous suggérant que dans l'ordre éthique ou politique, tout n'est que relatif ou suspendu à des décisions arbitraires.Tel est notre diagnostic. Diagnostic que nous voudrions dès à présent essayer de justifier en dégageant et fixant la signification des termes centraux de notre réflexion ; soit les termes de "positivisme" et d'"irrationalité des valeurs".
formes d'irrationalismes axiologiques à partir de deux principes contradictoires : - 1er principe : la séparation fait-valeur - 2ème principe : la confusion fait-valeur 1er principe : la séparation fait-valeur
Le néo-positivisme se caractérise avant tout par un geste philosophique brutal : la radicalisation de la distinction kantienne entre cognition d'une part et morale, esthétique d'autre part. L'ordre de la science et celui des valeurs vont se trouver séparés isolés, sans communication possible.
C'est vrai aussi bien du positivisme juridique (Kelsen) que du positivisme sociologique (Pareto, Lévy-Bruhl) qui postulent une indépendance totale entre l'être et le devoir être, le Sein et le Sollen. La science du droit et la sociologie sont simplement descriptives, "pures" de tout engagement axiologique (sauf évidemment de jugements de valeurs hypothétique). Cette hétérogénéité entre être et devoir être repose en dernier ressort sur l'interdit logique bien connu : l'impossibilité décrite par Hume d'inférer une conclusion éthique de prémisses non éthiques.
On sait que chez Kant, au contraire, il n'y a pas de dichotomie absolue fait-valeur. Une unité des trois critiques existe (sans remettre en cause l'interdit humien). La Méthodologie de la Faculté de Juger subordonne la science, l'éthique et l'esthétique à un principe de moralité en établissant que la "fin" dernière de la nature ne peut être que l'homme considéré comme sujet de cette moralité. "L'admiration de la beauté, écrit Kant, ainsi que l'émotion produite par des fins si diverses de la nature (...) semblent donc faire effet par un mode d'appréciation, analogue au jugement moral et faire effet ensuite sur l'esprit en suscitant des Idées morales...".
rapport aux valeurs considéré positivement. C'est à cet idéal qu'auront tenté de se conformer strictement par exemple la psychologie béhavioriste, la cybernétique...
Ayant institué une séparation fait-valeur, on pourrait penser que cette épistémologie néo-positiviste n'ait rien à dire des valeurs sur un plan théorique et évidemment pratique. L'ordre de l'axiologie étant selon elle irréductible à celui de la science, il devrait logiquement être laissé à son "splendide isolement". En toute rigueur, elle devrait affirmer une neutralité parfaite dans le domaine politique et moral. La science construite selon ses critères méthodologiques ne doit permettre de légitimer aucune opinion, qu'elle soit fondée sur une métaphysique absolutiste ou relativiste.C'est ce que C. Eisenmann, disciple de Kelsen, affirme dans le cadre du positivisme juridique. "Il n'existe, écrit-il, aucune relation nécessaire entre le relativisme des valeurs et le positivisme juridique, il n'y a aucune antinomie entre l'adhésion aux principes du positivisme juridique et la croyance intime à l'existence de valeurs absolues et indépendantes des autorités temporelles et sociales".En conséquence, peut s'instaurer un système de complémentarité entre le néo- positivisme gérant le domaine de la connaissance scientifique et toute doctrine politique ou morale acceptant la séparation fait-valeur, science-éthique. Plus profondément, une compatibilité est pensable avec une doctrine philosophique comme la phénoménologie existentielle qui laisse subsister la science positiviste objectivante pour dévoiler en deçà, au niveau ontologique, une pensée plus essentielle susceptible :- soit de reproduire l'opposition théorie-pratique (comme l'existentialisme du Jeune Sartre qui affirme dans la conclusion de l'Être et le Néant que "l'ontologie ne saurait formuler elle-même des prescriptions morales. Elle s'occupe uniquement de ce qui est et il n'est pas possible de tirer des impératifs de ses indicatifs").- soit de la refuser (comme la phénoménologie d'Heidegger qui donne accès à une pensée qui "n'est ni théorique, ni pratique" car "elle se produit avant cette distinction", Lettre sur l'Humanisme).
En fait, le positivisme ne souhaite proposer qu'une "théorie descriptive des valeurs, prises comme objets. Son choix pour la démocratie (le régime qui donnerait une "valeur égale" à toutes les opinions ne provient que d'une inférence logique et non pratique (ou morale) à partir des conclusions de cette théorie.
Il n'y aurait donc pas d'intrusion véritable dans la sphère du devoir être. Rien n'empêche en effet les positivistes de déduire a contrario la nature du droit naturel par rapport à celle du droit positif (Cf. Kelsen) ou le fonctionnement linguistique des énoncés moraux par rapport à celui des énoncés empiriques (Cf. la méta- éthique).
Le vrai problème, c'est plutôt que cette déduction va se faire en donnant implicitement un privilège au modèle de rationalité scientifique seul capable de revendiquer les prédicats de cohérence et d'universalisation. La conséquence étant que les positivistes vont être tentés de passer de l'affirmation que les énoncés de valeur ne sont pas rationnels ou signifiants pour la science à l'affirmation qu'ils sont irrationnels ou n'ont pas de sens du tout.C'est parce que la morale, la politique ou le droit ne répondent pas aux normes de la vérité scientifique (vérifiabilité, confirmabilité ou respect de la syntaxe logique formelle) qu'ils ne seront redevables que d'une validité « conditionnelle ou hypothétique, dépendant en dernier ressort d'un simple vouloir arbitraire ». C'est parce qu'il n'existe pas de "critère déterminant" pour juger du bien et du mal, ni de "fondement ultime" pour justifier une opinion morale ou encore d'"axiomes" éthiques nécessaires par simple évidence qu'alors le positivisme nous oblige d'accepter ou de refuser des normes sans raison dernière, nous interdit de faire l'hypothèse de leur commensuration universelle et nous laisse démuni face aux conflits axiologiques.
Du coup, voilà le domaine de la vie morale, politique menacé à la fois par le solipsisme et le scepticisme au risque de la violence.Certes, le positivisme ne suggère pas qu'il n'y a pas de valeurs (ou de justice) mais plutôt que ces valeurs (ou cette justice) sont irrémédiablement locales et injustifiables. Mais alors comment ne pas interpréter tout processus de généralisation, d'universalisation de ces valeurs comme étant la résultante des seuls rapports d'influence ou de force ?
apparente d'universaux éthiques...); ou des arguments logiques (le non respect du principe de non contradiction par l'éthique ou le droit, c'est-à-dire la possibilité que des normes contraires puisent être simultanément valides).
On ne saurait confondre ce relativisme métaphysique avec le nécessaire relativisme méthodologique que doivent mettre en oeuvre l'anthropologie ou la sociologie par exemple. Ces sciences se doivent d'interpréter, de rendre intelligibles toutes les attitudes axiologiques en les contextualisant, en les rapportant aux normes spécifiques d'une culture ou d'une croyance. Mais ce procédé de relativisation n'implique a priori aucune philosophie de la valeur relativiste.
C'est portant ce qui tend à se produire dans les sciences sociales ou humaines influencées par l'axiologie positiviste. Phénomène qui se trouve renforcé depuis que s'est développée, à partir des années 60 une épistémologie inspirée par l'oeuvre de Nietzsche (en France) et celle du 2ème Wittgenstein (aux États-Unis). Du coup, la thèse irrationaliste des positivistes s'est vue confortée, voire radicalisée.
Ainsi, en France, les travaux de Foucault, Deleuze ont suscité la redécouverte de l'idée nietzschéenne de "perspectivisme" selon laquelle la réalité est nécessairement plurielle : aucun principe de totalisation, aucune unité humaine ne sont pensables notamment dans l'ordre des valeurs (que ce soit par une réappropriation dialectique hégélienne ou grâce à un optimisme transcendantal de type kantien). Il n'y a pas une raison pure pratique mais seulement des processus de rationalisation dont la diversité est irréductible.
C'est ce qu'ont admis par exemple dans le domaine des sciences historiques P. Veyne ou dans le domaine des la science du droit, F. Ewald :
- selon P. Veyne, l'explication historique exigerait que l'on ne donne aucune réalité transcendantale à des objets naturels ou idéaux. L'homme, la science, a fortiori les valeurs n'ont pas d'existence (sauf peut-être nominale). Il n'y a que des pratiques datées, hétérogènes auxquelles on ne peut prêter une unité. On passe d'un relativisme ordinaire qui affirme que les hommes ont pensé des choses différentes du même objet à un "hyper relativisme" qui postule que cet objet ne peut être constitué a priori ou a posteriori.
La théorie de l'histoire de P. Veyne sera en conséquence une "théorie des discontinuité" qui induit :
- le refus de l'idée de progrès
notre échelle des valeurs.
- Pour F. Ewald, la science du droit devrait se conformer à un "principe de relativité généralisée" dont la portée éthique serait la négation de tout universel acquis ou promis. "Il n'y a pas de sens , écrit-il, à vouloir énoncer des valeurs nécessairement particulières comme si elles devaient valoir pour tous". Ou encore : "les valeurs d'universel qui sont liées à la tradition occidentale ne sont sans doute pas détachables de l'Occident...".Il s'en suit que les différents systèmes juridiques étatiques de sauraient se finaliser en fonction d'un bien commun, ni les droits de l'homme s'universaliser.
De la même façon, aux États-Unis, des auteurs comme Sellars, Rorty, ont formalisé une herméneutique relativiste à partir des thèses du deuxième Wittgenstein, notamment sa "théorie de la ratification" qui semble justifier un conventionnalisme radical au risque du relativisme.
Selon cette théorie, la nécessité ou la vérité des normes de la logique, (mais aussi de l'éthique autant qu'elles s'en rapprochent) trouveraient leur source en nous ; c'est-à-dire dans nos jeux de langage entendus comme des variétés de formes de vie ou de sociétés. Refusant tout réalisme qui permettrait de fournir un correctif absolu à nos propositions normatives, Wittgenstein nous renvoie à nos raisons et justifications particulières, donc apparemment à un arbitraire culturel.
On a pu alors déduire d'une telle théorie que nos systèmes logiques ou axiologiques sont nécessairement pluriels et ne nous permettent pas de dire des membres d'une autre communauté qu'ils ont tort...
On trouvera de telles conclusions dans l'épistémologie des sciences sociales chez P. Winch (1961), A. R. Louch (1969) ou encore chez H. Garfinkel (1967), le fondateur de l'ethnométhodologie.
américain.L'usage des termes est révélateur. Indirectement, les normes morales sont assimilées à la manière des béhavioralistes des années 50 à des normes quasi techniques. Ainsi, l'irrationalisme français ou américain qu'il se réfère à Nietzsche ou à Wittgenstein semble bien retrouver ou confirmer la position positiviste ; position d'ailleurs revendiquée explicitement par Foucault qui disait adhérer à "un positivisme heureux" ou Rorty qui se réclame du "béhavioralisme".
La thèse de la continuité intellectuelle rencontre cependant une objection évidente : cet irrationalisme rejette explicitement la séparation fait-valeur au risque d'ailleurs d'instituer dans l'ordre de la science stricto sensu un relativisme ou un décisionnisme (Cf. les épistémologies de Kuhn, Feyerabend, Bloor, Latour). En effet, dans la tradition nietzschéenne, la séparation entre la science et les valeurs, le contexte de justification et le contexte de découverte n'a pas de sens. Si, comme le dit Nietzsche "comprendre, c'est évaluer", alors les faits scientifiques sont nécessairement le corrélat d'une activité d'interprétation qui organise le réel d'après des estimations. La valeur fixe ce qui est "tenu pour vrai".La méthode généalogique telle qu'elle est mise en ?uvre par Foucault consistera précisément à rechercher une "décision éthique" derrière toute interprétation, même scientifique. L'objectivité du "texte" de la science n'est donc pas irréductible.
De la même façon, chez les descendants intellectuels du second Wittgenstein, la science devient une herméneutique parmi d'autres, connectée ou assimilée à une pratique culturelle ou sociale. Selon Rorty, "... nous comprenons un savoir comme nous comprenons la justification sociale d'une croyance...". En conséquence, la séparation entre d'un côté la description, la cognition, le choix, les valeurs devient artificielle. Et le projet de l'épistémologie se dissout dans celui d'une anthropologie culturelle.
Mais en réalité, s'il y a moins contradiction, c'est moins avec le positivisme en général qu'une de ses variantes, la variante rigoureuse qui veut tenir absolument la distinction fait-valeur (celle que nous venons d'étudier). Par contre une continuité est pensable avec une autre variante qu'on peut dire radicale ou scientiste qui autorise la confusion des faits et valeurs.
Cette confusion se fait, contrairement à ce qui se passe dans le nietzschéisme français ou la mouvance intellectuelle fidèle au deuxième Wittgenstein, non pas au profit de la valeur mais des faits (au risque cette fois-ci de menacer l'autonomie de l'éthique ou de la politique). D'où l'existence d'une autre forme d'irrationalisme axiologique qu'il nous faut maintenant formaliser.
Cette deuxième forme d'irrationalisme naît d'une réaction du positivisme qui ne se contente plus d'apprécier ou de thématiser les valeurs à partir du modèle de rationalité scientifique. Il va plus loin en essayant d'exporter ce modèle dans le domaine axiologique pour réduire l'arbitraire ou la confusion qui y règnent.
Grâce à la "méthode scientifique", il tente de formaliser, rationaliser sinon résoudre les questions morales ou politiques.
Mais de fait, le positivisme transgresse alors son propre code. Car il va relier ou confondre faits et valeurs et se transformer alors en un naturalisme ou un pragmatisme.Le processus est connu : il s'agit de "fonder" ou de "déduire" les jugements de valeur à partir des faits, considérés comme des besoins déterminants découverts par la science ; ou encore, de factualiser ces jugements de valeur, d'identifier les normes à des faits par quelque procédé d'équivalence.
Dès lors, les valeurs (morales ou politiques) au lieu d'être suspendues à des décisions arbitraires seront données objectivement grâce aux sciences sociales. On postule que notre "nature sociale ou psychique" peut nous indiquer une morale.
A la justification en termes de bonnes raisons (qui est décevante puisque les inférences pratiques par régression successive n'aboutissent à rien), on peut substituer une explication qui sera simplement causaliste ou généalogique.
La sociologie ou la psychologie vont donc remplacer sans reste l'éthique ou la politique. On recherche comment les systèmes de valeur sont fondés ou produits par le milieu social, l'éducation reçue, les intérêts de classes: soit tout un ensemble de structures, ni vraies ni fausses, des entrelacs de facteurs plus ou moins conscients.
échappent à la conscience subjective des acteurs. Faits que l'on peut identifier grâce à une rationalisation objective mis en oeuvre a posteriori par la science.Cela revient à postuler que les individus ne peuvent rendre compte du pourquoi ultime de leurs évaluations, qu'ils ne peuvent littéralement répondre de leurs actes éthiques ou politiques. Tout se passe comme s'ils étaient victimes de
"passions" au sens des classiques (Situation formalisée dans l'article 64 du Code Pénal Français).
Il est clair que cette variante scientiste du positivisme moderne, contrairement à la première, s'inscrit aisément dans la continuité du positivisme primitif et de ses avatars du 19 ème siècle. On se trouve effectivement comme Husserl dans La crise de l'humanité européenne et la philosophie l'avait diagnostiqué, devant une nouvelle forme de naturalisme ou d'objectivisme.
Déjà chez A. Comte, la politique avait pu être "élevée au rang des sciences d'observation" tandis que la morale était rapportée à des "instincts individuels"
qu'on ne peut "ni détruire, ni dénaturer".Déjà était conçu le projet d'une "physique sociale", d'une "physiologie sociale" qui regarde, considère les phénomènes moraux "dans le même esprit que les phénomènes de l'animalité". Surtout, la redoutable déduction du devoir être à partir de l'être était aussi tentée. Grâce aux acquis des sciences morales ou politiques, A. Comte croyait par exemple pouvoir éviter les "grandes aberrations pratiques", les "révolutions violentes". Ces dernières étaient réduites "le plus promptement possible à un simple mouvement aussi régulier, quoique plus vif, que celui qui agite doucement la société dans les temps ordinaires".Bref, la politique et la morale, dès l'origine du positivisme avaient été assimilées à une connaissance des causes, capable de "sortir l'espèce humaine de l'arbitraire" selon l'expression d'A. Comte.Dès lors, la tentation de créer une morale ou politique scientifique, d'importer les concepts, méthodologies, slogans du savoir scientifique dans l'ordre des valeurs n'allait cesser de produire ses effets.... jusqu'à l'époque récente (que l'on pense par exemple à la sociobiologie, au développement du "cognitivisme").
réponse factuelle, quasi scientifique ; l'irrationnel éthique ou politique devant se dissoudre grâce au processus de rationalisation scientifique.
Le problème, c'est qu'en voulant "axiomatiser", "expliquer", "fonder" les valeurs, donc en leur donnant une présence, une positivité, la paradigme positiviste finit par les nier. Si les valeurs sont précisément ce qui "doit être", ce qui n'est pas encore, alors elles ne sauraient reposer sur quelque chose de solide, de résistant, de précis... c'est-à-dire l'être.
Ainsi, le positivisme moderne peut apparaître comme contradictoire, commençant d'abord par séparer rigoureusement faits et valeurs pour finalement les confondre. D'où la naissance de deux formes d'irrationalisme axiologique qui vont affecter les sciences sociales et humaines.Le dilemme posé par le positivisme moderne est là : comment construire, formaliser une possible rationalité des valeurs sans tomber dans le décisionnisme ou le scientisme, dans le relativisme ou l'objectivisme ? Comment concevoir cette rationalité autrement que décidée ou donnée arbitrairement ? Nos normes morales seraient-elles vraies parce que nous l'avons voulu au nom d'un acte de foi ou parce que nous les avons apprises sans le savoir ? Enfin comment rendre compte du dissensus, du conflit qui semble être au coeur de l'éthique ou de la politique sans pour cela nier l'exigence pratique d'une universalité de fait ou de droit ?
Telles sont les questions toujours actuelles que soulève le positivisme moderne. Pour espérer les résoudre, il faut selon nous revenir en toute rigueur à la justification et aux conséquences de la thèse irrationaliste. C'est seulement après avoir établi ce bilan critique que nous pourrons juger si les principales alternatives rationaliste (traditionnelle, marxiste, communicationnelle) échappent aux dilemmes, inconvénients du positivisme. En un mot, si elles ne cèdent pas au primat de la raison théorique.
Précisons que notre bilan critique privilégiera une doctrine particulière du positivisme moderne, celle du Positivisme Logique sans pour autant négliger les autres doctrines positivistes comme celle de Kelsen pour le droit, Durkheim, Lévy-Bruhl pour la sociologie, Pareto pour la science économique...Ce choix s'explique au moins pour deux raisons :